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Moments de grâce
Parmi les nombreux problèmes à résoudre par le peintre dans la représentation, on compte ceux de l'ombre et de la lumière, de la diffusion de la lumière dans l'atmosphère, du rapport de l'ombre au corps plein, de la transformation des contours en fonction des distances. Plusieurs grands maîtres ont théorisé sur les approches techniques possibles devant permettre au peintre de dompter sur la surface les phénomènes physiques.
En nommant sa série « Sfumato », Sophie Pigeron fait clairement référence à Léonard de Vinci qui définissait cet effet « sans lignes, ni contours, à la façon de la fumée ou au-delà du plan focal ». Léonard de Vinci parlait aussi de « perspective aérienne » pour exprimer que la notion de profondeur peut être transcrite par le simple travail sur les effets de la lumière.
Imprégnée de ce savoir théorique et pratique, Sophie Pigeron représente les espaces et les paysages en jouant de superposition d'images mouvantes, nombreuses, emmêlées. A partir de photographies retravaillées, voire de clichés de ses propres toiles en cours de réalisation, elle construit un univers tout en contrastes d'ombre et de lumière. L'introduction de la part sombre apparaît comme une évidence dans ce travail, avec la volonté d'en faire le révélateur des parties éclairées qui lui sont juxtaposées. Sophie Pigeron marque ainsi une nette différence avec ses séries antérieures où la luminosité régnait par l'éclat des couleurs et l'absence totale de représentation du réel. Elle revient à une approche figurative, nourrie de toutes ses années concentrées sur l'exploration des effets d'optique. Sa série « Sfumato » est une synthèse des précédentes autorisant la jonction entre réel et non représentation.
Ses paysages sont empreints de nostalgie, parfois totalement fantasmagoriques. On les verrait très bien illustrer les contes de fées les plus merveilleux et les plus inquiétants. Leurs évocations vaporeuses ouvrent la voie à notre imagination ou à nos souvenirs. Elles éveillent les ressentis d'instants précis : une matinée de brouillard sur un port de l'Atlantique, la disparition du soleil au cœur d'une forêt hivernale (Sfumato 4), une pause dans une clairière (Sfumato 22), le point de vue d'un sentier côtier au-dessus de la mer (Sfumato 18).
Les toiles de Sophie Pigeron sont comme des moments de grâce où l'on prend conscience de notre appartenance au monde et à l'espace, comme les témoins de la transcendance de notre condition humaine faite d'ombre et de lumière, inscrite dans le flou et les contrastes de nos pas incertains.
